Debout au pied d’un rempart d’El Badi, le regard remontant le long des rangées de petites niches sombres alignées à intervalles réguliers sur toute la surface, on se surprend à essayer d’imaginer ce qui était logé dans chacune d’elles.
Cette texture — régulière, délibérée, manifestement structurelle plutôt que décorative — résume assez bien l’architecture du Palais El Badi telle qu’elle se présente aujourd’hui : presque tout ce que l’on voit relève de ce dont le bâtiment est fait, et non de ce dont il était orné.
La construction en pisé
Les murs qui subsistent sont bâtis en pisé : des couches de terre, de sable et de chaux compactées dans un coffrage de bois, puis laissées à durcir jusqu’à former des parois extrêmement denses et épaisses.
C’est une technique traditionnelle très employée au Maroc pour les ouvrages qui doivent être massifs et durables plutôt que légers. C’est aussi exactement la raison pour laquelle une si grande partie d’El Badi tient toujours debout : le pisé est porteur, pas décoratif — trop lourd, trop intégré à la structure pour qu’il ait valu la peine d’être démonté lorsque Moulay Ismaïl a fait retirer les matériaux nobles du palais pour sa nouvelle capitale.

Les rangées de petites niches, visibles sur la photographie ci-dessus, courent sur presque tous les remparts du site. Elles accueillaient vraisemblablement des khaysuran — des claies de roseau tressé, à la fois décoratives et fonctionnelles — ainsi que les logements des poutres d’échafaudage employées lors de la construction initiale comme des réparations postérieures.
Des proportions monumentales
Ce que l’architecture d’El Badi communique le plus clairement, même dépouillée, c’est l’échelle.
La cour principale mesure environ 135 sur 110 mètres, encadrée sur ses quatre côtés par des remparts de plusieurs étages. Un bassin réfléchissant de près de 90 mètres court le long d’un des côtés.
Ce ne sont pas les dimensions d’un jardin de palais : on est plus proche de l’échelle d’une place publique. En faire le tour complet demande un temps réel — et c’était très probablement l’intention. Un sultan saadien annonçant la puissance nouvelle de son royaume par une architecture que le visiteur devait ressentir physiquement, et pas seulement admirer.
À quoi ressemblait le décor d’origine
D’après les sources historiques et le panneau trilingue affiché à l’entrée, El Badi comptait à l’origine quatre grands pavillons portés par des colonnes de marbre, avec des murs couverts de zellige, de plâtre sculpté et peint, et de bois de cèdre peint. Le marbre de Carrare venait d’Italie, échangé selon la tradition à poids égal contre du sucre marocain.
Presque rien de tout cela n’est resté en place : l’ensemble a été retiré pièce par pièce, sur une décennie environ, à la fin du XVIIe siècle.
Où les matériaux d’origine se voient encore
Quelques points du site laissent malgré tout apparaître des fragments de cette couche décorative.
Dans une section fouillée de la cour, les travaux ont dégagé le niveau de sol réel du palais, nettement plus bas que celui où circulent aujourd’hui les visiteurs. Des plaques de zellige vert et blanc y restent visibles entre des murets de pisé qui dessinent la distribution des pièces d’origine.
Ailleurs sur le site, un bassin plus petit, aujourd’hui vidé, conserve intact son sol en mosaïque à damier.
Ce sont des surfaces modestes, mais elles suffisent à donner l’échelle du contraste : c’est ce niveau de finition qui recouvrait autrefois l’ensemble.
Le minbar, une pièce à part
L’élément d’artisanat le plus remarquable du site n’appartient pas à l’architecture d’origine du palais.
Le minbar de la Koutoubia, chaire de bois sculptée à Cordoue vers 1137, précède El Badi de plus de quatre siècles et fut installé dans un pavillon dédié bien après la construction du palais. Sa marqueterie dense et précise — motifs géométriques en étoile, incrustations d’ivoire et d’argent — donne une idée assez juste du niveau d’exécution qu’atteignait le décor propre au palais lorsqu’il était neuf.
Son histoire particulière est développée dans notre article sur le minbar de la Koutoubia.
Lire une ruine
Comprendre l’architecture d’El Badi consiste largement à lire une absence : l’ampleur de ce qui a disparu en dit autant que ce qui subsiste. Les remparts donnent le volume, les fouilles donnent le niveau réel du sol, et les quelques plaques de zellige donnent la finition. Le reste se reconstitue mentalement.
Pour l’arc historique complet derrière l’état actuel du palais, voyez notre histoire du Palais El Badi, et pour le récit du démantèlement lui-même, pourquoi El Badi a été dépouillé.
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Questions Fréquentes
En quel matériau sont les murs ? En pisé, terre crue damée : des couches de terre et de chaux compactées formant des murs porteurs très épais.
À quoi servaient les petits trous dans les murs ? Ils accueillaient des claies de roseau tressé (khaysuran) et les poutres d’échafaudage de la construction et des réparations.
Quelles sont les dimensions de la cour ? Environ 135 × 110 mètres, avec un bassin de près de 90 mètres.
Pourquoi les remparts ont-ils survécu ? Parce qu’ils sont porteurs : trop lourds et trop structurels pour valoir le transport jusqu’à Meknès.